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Lorsqu'on rencontre la Stephanie d'aujourd'hui, épouse et femme d'affaires sûre d'elle, il est difficile d'imaginer le petit garçon désorienté qui vivait autrefois à St Albans, en Angleterre.
La phrase peut sembler toute faite - mais il faut être soi-même un travesti ou un transsexuel pour comprendre ce que c'est.
À moins d'avoir connu le désarroi de se vouloir fille - définitivement ou de temps à autre - dans un corps de garçon, vous n'avez aucune idée de ce que cela représente.
Les médecins et les psychiatres en discutent, les programmes de télévision en parlent, votre femme ou votre petite amie l'accepte, mais aucun d'eux ne comprend vraiment ce que c'est.
Stephanie Anne Lloyd le comprend, parce que née garçon, elle a choisi de devenir une femme. Elle ne comprend pas la raison de cet état de choses - la vie l'a voulu ainsi.
Pour Stephanie, le parcours s'est avéré particulièrement difficile. Son alter ego masculin - Keith Hull - venait d'une famille aux convictions religieuses très strictes. Marié, il avait deux enfants qu'il adorait et de brillantes perspectives professionnelles. S'il avait pu vivre une vie « normale » d'homme, son avenir aurait été assuré.
Mais Keith se savait différent des autres garçons, sans en comprendre la raison - il était devenu un homme, se comportait comme un homme, mais toujours avec l'impression de jouer un rôle. À l'intérieur de la carapace qu'il avait développée pour avoir l'air normal, il y avait l'âme d'une femme.
Parmi ceux qui liront ces lignes, nombreux sont ceux qui reconnaîtront cette situation. Keith avait-il le devoir de continuer à jouer le rôle que ses parents et sa famille attendaient de lui, ou celui de respecter son moi intime - quel que soit le prix à payer? Keith a fini par choisir la vérité et a entrepris de devenir Stephanie - mais le prix s'est avéré infiniment plus élevé que tout ce qu'il avait pu imaginer.
Du jour au lendemain, le père de famille aisé et respecté est devenu un véritable paria. Victime d'une publicité déchaînée, il a vu ses parents, son épouse, ses enfants et ses amis se détourner de lui. Il a perdu sa maison, son travail et tout son argent. Il lui restait cependant son courage indomptable et son refus de la défaite. Stephanie était bien décidée à tirer parti de son expérience, aussi douloureuse soit-elle.
C'est ainsi qu'elle a créé Transformation, un nouveau départ non seulement pour elle-même, mais pour tous les travestis et les transsexuels qui vivaient au Royaume-Uni. Transformation a été la première entreprise à proposer ouvertement des produits et des services destinés plus particulièrement aux travestis. Stephanie a été la première à sortir de l'anonymat.
Lorsqu'on rencontre la Stephanie d'aujourd'hui, épouse et femme d'affaires sûre d'elle, il est difficile d'imaginer le petit garçon désorienté qui vivait autrefois à St Albans, en Angleterre. Comme beaucoup d'autres transsexuels, Stephanie ne se souvient pas du moment exact où elle a réalisé qu'elle était différente des autres garçons de son âge, mais elle n'oubliera jamais le rêve qui peuplait régulièrement ses nuits dès l'âge de 5 ans. Le jeune Keith y était kidnappé et changé en fille par un couple qui avait perdu sa fille et voulait la remplacer.
Dès l'âge de sept ans, Keith avait découvert qu'il pouvait, de temps à autres, changer ses rêves en réalité en jouant à se déguiser avec ses copains. Ils inventaient des situations où Keith s'arrangeait pour jouer un rôle de fille aussi souvent que possible.
« J'ai toujours trouvé mes rêves étranges et déroutants, » explique-t-elle. « Cependant, le fait de m'habiller en fille me procurait une étrange satisfaction et me donnait le sentiment d'être dans le vrai.
Il me suffisait d'enfiler une robe pour me sentir à l'aise et bien dans ma peau. »
Rétrospectivement et à la lumière du libéralisme actuel, il est surprenant qu'il ait fallu encore 30 années à Keith pour comprendre pleinement d'où lui venait cette satisfaction. Mais, en 1953, les garçons étaient des garçons et les filles étaient des filles. Un enfant de sept ans ne pouvait pas penser autrement, encore moins s'il appartenait à une famille de Témoins de Jéhovah. Â
C'est ainsi qu'a commencé l'interminable conflit intérieur qui, tout au long de son adolescence et de sa vie d'homme marié, allait l'amener à l'inévitable. Keith avait toujours eu du succès auprès des filles, essentiellement parce qu'il les comprenait d'une façon qui restait étrangère aux autres garçons. Sa future femme, Marilyn, et lui semblaient faits l'un pour l'autre et à l'époque où Keith fêtait ses 21 ans, tous deux étaient déjà mariés et installés dans une maison de la région du Hertfordshire, pour un avenir qui leur paru scellé par la naissance de jumeaux.
Keith semblait doté de toutes les qualités requises pour faire le mari idéal. Une vie professionnelle active et très prometteuse ne l'empêchait pas de faire sa part des tâches ménagères. Certains hommes le font à contrecœur, mais Keith y prenait plaisir.
« J'adorais m'occuper du bain des garçons et les regarder jouer dans l'eau », dit-elle. « J'étais vraiment dans mon élément et totalement heureuse. »
Marylin a ensuite connu une deuxième grossesse difficile qui l'a obligée à rester couchée dès le sixième mois. Malgré son travail, Keith s'occupait de sa femme, des deux enfants et de la maison.
« Je me souviens de la sage-femme qui passait de temps en temps voir Marilyn et qui riait de me voir avec un bébé sur chaque bras, en train de pousser l'aspirateur. Un fois, elle m'a dit, vous auriez fait une excellente épouse. »
Une excellente épouse, sans aucun doute, mais Keith avait beau essayer, il n'arrivait pas à être un excellent mari. Il aimait profondément Marilyn, mais trouvait difficile de remplir son rôle conjugal, une fois au lit. Avec le temps, il finit même par trouver la chose impossible.
Il demanda conseil à son médecin, puis à un psychiatre qui finit par suggérer des séances d'hypnose. Keith avait peu conscience de ce qu'il disait pendant les séances d'hypnotisme, mais Marilyn assistait aux séances. Ce fut, pour tous deux, un moment décisif.
Les révélations de Keith, ajoutées aux rêves de son enfance et à son manque de masculinité eurent tôt fait de convaincre Marilyn qu'elle avait découvert la raison de ses problèmes. Le lendemain soir, elle le persuada d'enfiler une robe et de se laisser maquiller. Bien que gêné et se sentant un peu ridicule, Keith retrouva aussitôt cette paix intérieure qui accompagnait ses déguisements d'enfant, comme si son âme et son apparence extérieure étaient finalement réconciliées.
Dans un roman, on aurait pu parler d'heureux dénouement, mais la vie réelle est beaucoup plus compliquée.
Savoir qu'on est une femme dans un corps d'homme n'apporte pas de solution. Après des mois de désespoir, Keith ne voyait plus qu'une seule issue à son problème - le suicide.
Il en fut dissuadé in extrémis par le coup de téléphone d'un ami, au moment où il se préparait à avaler une poignée de pilules, après avoir écrit une lettre d'adieu à Marilyn. Son ami le persuada de renoncer à se suicider. Keith encouragea Marilyn à prendre un amant qui saurait la satisfaire et elle l'aida à entreprendre des recherches sur sa condition.
La seule solution raisonnable était un changement de sexe et, avec l'aide de Marilyn, Keith prit la décision d'entamer le long et douloureux processus qui allait faire de lui une femme.
La première étape fut de rencontrer un psychologue, spécialiste des problèmes de transsexualisme, à l'hôpital de Wythenshawe, à Manchester, puis de consulter le Dr Russel Reid à l'hôpital Charing Cross de Londres.
Un traitement hormonal et un traitement par électrolyse eurent tôt fait de changer son apparence. Il lui fallait vivre une double vie, pour prouver à son psychologue qu'il pouvait être une femme à Londres, tout en conservant son emploi dans le nord, où il vivait avec Marilyn. Il était obligé de garder sa veste et de porter des chemises amples pour dissimuler ses seins.
Ce changement d'apparence et l'effet du traitement hormonal étaient plus que Marilyn ne pouvait supporter. Elle décida de partir et d'emmener les enfants vivre chez sa mère, dans le sud de l'Angleterre. La longue série de sacrifices que Keith allait devoir supporter pour devenir Stephanie avait commencé.
Il lui fallu de nombreux mois pour compléter sa métamorphose. Il dû prendre des leçons de maintien et de maquillage, apprendre à s'habiller, à se comporter et à parler comme une femme. Le moment venu pour son opération, Stephanie était prête à affronter le monde entier.
Elle était consciente des problèmes auxquels elle serait confrontée. Son père l'avait menacée de la renier si elle se faisait opérer, Marilyn était partie et les enfants se montraient distants. Au moins, il lui restait son travail. Keith Hull avait officiellement démissionné de son poste de directeur du marketing pour être remplacé par Mademoiselle Stephanie Anne Lloyd.
L'opération de changement de sexe eut lieu le 12 septembre 1983, jour de la « naissance » de Stephanie - à l'âge de 37 ans. Elle se souvient de son réveil, après l'opération, en présence du chirurgien, comme d'un moment d'émotion intense.
« J'exultais, littéralement. J'avais réussi, j'étais devenue une femme. Il n'y avait plus rien à craindre.  Je pleurais des larmes de joie. Je regardais mon chirurgien - mon « créateur » - sans pouvoir dire un mot, en espérant qu'il comprendrait ma gratitude. Il m'avait rendu ma vie. »
Stephanie était pleine d'espoir après l'opération et plus heureuse que jamais, malgré la douleur. Mais l'épreuve suivante ne s'est pas fait attendre. La presse avait entendu parler du cadre d'entreprise qui avait décidé d'abandonner ses costumes rayés pour des talons aiguilles. Dans les jours qui suivirent son retour au travail, elle s'est retrouvée à la une du journal Daily Mirror.
Craignant les effets de cette publicité sur un actionnariat très conservateur, son employeur lui demanda de démissionner. Elle se retrouvait sans emploi.
Puis vint le moment du divorce, au cours duquel Marilyn se fit l'ennemie de la femme qu'elle avait contribué à créer. Stephanie, qui ne voulait pas combattre sa femme te ses enfants, se retrouva sans rien - pas même un lit pour dormir.
Les mois qui suivirent furent incroyablement difficiles. Avec le soutien des quelques rares amis qui lui restaient, Stephanie eut bien du mal à survivre. L'ancien directeur du marketing se retrouvait non seulement au chômage, mais pratiquement inemployable. Grâce au Daily Mirror, elle était considérée comme un phénomène de foire.
Cette période noire lui permit cependant de faire le point de la situation. Une vie de chômage ne la tentait pas et il lui fallait s'occuper pour préserver sa santé mentale. Puisque personne ne voulait l'employer, il lui faudrait créer sa propre entreprise.
À l'époque, il n'existait pas au Royaume-Uni d'entreprise travaillant ouvertement et exclusivement au service de la communauté transsexuelle. Stephanie avait connu l'isolement, le sentiment de confusion et de solitude totale qui l'avaient presque conduite au suicide. Si elle pouvait aider d'autres personnes à découvrir leur féminité avec plaisir, plutôt qu'à la craindre, tout en gagnant sa vie, ce serait la solution idéale.
Son enthousiasme pour ce projet finit par convaincre le frère de son esthéticienne, Raiko Ristic, qui cherchait à investir dans une entreprise. Son expérience de la vente, jointe aux compétences de Stephanie dans le domaine du marketing, multipliait leurs chances de réussir. L'apport financier de Raiko suffirait à ouvrir un magasin, mais pas à réaliser le plan de Stephanie qui souhaitait y ajouter un catalogue de vente par correspondance.
Qui plus est, elle voulait ouvrir le premier institut de beauté européen pour travestis, leur proposant des perruques et des produits de maquillage et leur enseignant à les utiliser. Ce service de Transformation est pratiquement normal de nos jours, mais à l'époque l'idée était révolutionnaire.
C'est alors que David Booth a fait son apparition. Stephanie avait publié une annonce dans l'Evening News de Manchester pour rechercher des investisseurs et David, un homme d'affaires éminemment raisonnable, doté d'un sens aigu de l'humour et de la répartie, y avait répondu. Lui et Stephanie se sont plu au premier coup d'œil et ont continué - puisqu'ils sont maintenant mari et femme.
L'ouverture de la boutique Transformation à Manchester offrait aux travestis une chance d'essayer tous les vêtements et accessoires dont ils pouvaient rêver, avant de les acheter. Même de nos jours, une boutique qui permet à un homme de venir essayer une robe est très rare - dans les années1980, cela n'existait pas.
En plus des robes, des perruques et des chaussures, les travestis pouvaient demander des conseils et même prendre des leçons de maquillage. La boutique proposait des soins de beauté complets, manucures et massages.
Les travestis se sont-ils empressés de profiter de cette aubaine? En un mot comme en cent : non.
En fait, il n'y a pratiquement eu aucune réaction. Était-ce faute de connaître l'existence de la boutique ou par peur du qu'en dira-t-on? Dans un cas comme dans l'autre, l'entreprise de Stephanie s'écroulait.
« Les préjugés de l'époque à l'encontre des travestis et des transsexuels rendaient les choses très difficiles, » se souvient Stephanie. « Les journaux et les magazines refusaient nos annonces publicitaires, parce que le travestisme était considéré comme une perversion sexuelle. Ils ne voulaient aucun contact avec nous. »
Les travestis eux-mêmes partageaient cette perception du travestisme comme une perversion et craignaient de se faire connaitre dans une société qui les mettait au même rang que les pédophiles.
Il est difficile aujourd'hui de réaliser à quel point les choses étaient différentes pour les travestis il y a quelques années. Avant l'ouverture de Transformation, il n'existait pas de magasin pour travestis, mais uniquement des fournisseurs de costumes et d'accessoires officiellement destinés au monde de la télévision et du théâtre.
Il y avait aussi la Beaumont Society, mais qui, à l'époque, ne se manifestait que dans la plus stricte confidentialité. Une association pleine de bonne intentions, mais aussi isolée qu'une colonie de lépreux gérée par des lépreux et qui refusait même l'adhésion des travestis homosexuels.
« Nous avions l'impression d'être les seuls à vouloir changer l'image des travestis dans la société, ajoute Stephanie, et notre entreprise n'allait pas résister longtemps à cette lutte incessante. »
« L'expérience m'avait appris que les travestis sont des gens qui méritent qu'on travaille pour eux et Raiko, comme David, me faisaient confiance. Mais, pour une raison ou pour une autre, les clients nous ignoraient et je me sentais responsable.
C'est alors qu'une de nos clientes, que je connaissais bien, suggéra un moyen d'éviter la faillite. Il nous fallait un service qui allait attirer tous les hommes, et pas seulement les travestis. Elle réussit à me convaincre de proposer des massages - avec tous les extras - dans l'appartement au-dessus du magasin, en toute légalité. Elle me conseilla même de faire appel à un juriste - qui allait devenir mon premier client ! Â
Stephanie découvrit, à sa grande surprise, qu'elle avait un vrai talent de prostituée, capable de se détacher mentalement de la situation, tout en veillant à ce que ses clients obtiennent ce qu'ils voulaient, aussi bizarres que soient leurs exigences.
L'un d'entre eux, par exemple, demandait à être emballé dans du papier kraft, puis Stephanie devait ouvrir le paquet et feindre la surprise. Un autre avait l'habitude de mettre des œufs frais à l'intérieur de son slip et demandait à Stephanie de lui donner une fessée pour casser les coquilles.
Par comparaison, les clients travestis semblaient tout à fait normaux.
Le sexe peut faire gagner beaucoup d'argent - et celui que gagnait Stephanie en réalisant les fantasmes de ses clients « normaux » permettait de maintenir la boutique pour travestis à flot. Et paradoxalement, il donnait aux travestis une excuse pour s'y rendre - c'est une étrange société que celle où un homme préfère qu'on le voit entrer dans un lieu de prostitution que dans une boutique pour travestis. C'était certainement le cas à l'époque.
Les clients ont donc commencé à venir, pas seulement de Manchester et des environs, mais de tout le pays. Certains étaient prêts à parcourir des centaines de kilomètres pour essayer les produits et les services de Transformation, et peut-être aussi pour rencontrer Stephanie, qui s'était acquis une réputation (bonne ou mauvaise!) de défenseur des travestis et des transsexuels. Elle prenait leur défense lors d'interviews à la télévision, à la radio et dans les journaux et n'hésitait pas à questionner l'étroitesse d'esprit de la société.
Comme tous ceux qui ont le courage de leurs opinions, elle n'était pas appréciée des autorités. L'administration municipale lui créait continuellement des ennuis au sujet de la boutique et il ne fallut pas longtemps à la Police pour mettre fin à ses activités de prostitution.
Bien qu'elle ait l'habitude de fermer les yeux sur ce genre d'activité dans un lieu privé, pour Stephanie, bien sûr, elle a fait une exception. Son salon de massage est le seul qui ait eu droit à une descente de police. Piégée par un policier en civil, elle fut arrêtée et incarcérée dans une cellule du commissariat du quartier. « Ils ont aussi arrêté Raiko, en invoquant une loi archaïque sur les maisons closes. C'était une très vieille loi, mais ils étaient tellement décidés à m'avoir qu’ils auraient fait n'importe quoi. Les heures passées dans cette cellule ont été les plus pénibles de ma vie. J'étais terriblement inquiète, pas pour moi, mais pour Raiko et surtout David - qu'est-ce que j'allais lui dire? »
David s'était montré l'associé idéal. Il avait fait confiance à Stephanie et n'intervenait pas dans la gestion du magasin. Il se rendait compte qu'il lui faudrait sans doute du temps avant de réaliser des bénéfices, mais acceptait d'attendre et de voir comment les choses évolueraient. Il ignorait totalement que l'amélioration récente avait pour origine les activités organisées dans l'appartement de Stephanie.
David pris les choses calmement, comme toujours, lorsqu'une Stephanie en larmes lui téléphonât pour l'informer des faits, avant que l'affaire ne soit étalée dans les journaux du soir. Il comprenait pourquoi elle s'était littéralement vendue pour sauver son entreprise, mais ne pouvait pas l'approuver. Il continua pourtant de lui prodiguer un soutien sans faille au cours des neuf longs mois de son procès.
Ce fut une époque difficile. Stephanie attendait anxieusement de savoir si elle serait condamnée à une peine de prison - une prison pour hommes. Au moment du procès, le procureur lui proposa un marché. Toutes les accusations contre Raiko seraient levées si elle plaidait coupable. Raikon protesta, mais Stephanie affronta seule le juge, admis qu'elle avait transgressé la loi et fut condamnée avec sursis.
Elle en avait fini avec la prostitution, mais Transformation marchait bien et l'avenir s'annonçait sous des couleurs plus attrayantes. Pour couronner le tout, David lui proposa de l'épouser.
Accepter sa demande en mariage fut facile, mais faire de ce mariage une réalité était une autre histoire. Une autre loi britannique empêche les transsexuels d'épouser légalement une personne du sexe opposé. En février 1986, le couple s'envola pour le Sri Lanka pour y célébrer leur mariage au soleil, le jour de la St Valentin. Il s'agissait, pour l'un comme pour l'autre de leur second mariage, mais pour Stephanie le premier en robe de mariée.
« David m'a appris ce qu'est le véritable amour et je n'aurais pas me sentir plus heureuse, » dit-elle. « Nous avons eu un mariage et une lune de miel de conte de fée. Nous aurions évidemment préféré que notre union soit reconnue dans ce pays et il est ridicule que ce ne soit toujours pas le cas de nos jours. Mais nous n'allions pas laisser ce genre de détail nous empêcher d'être heureux ensemble. »
De retour en Angleterre, David concentra ses efforts sur son entreprise de produits alimentaires, tandis que Raiko et Stephanie s'occupaient de l'avenir de Transformation. Les clients n'hésitaient plus à franchir la porte du magasin, mais il restait un vaste marché inexploité de gens qui n'oseraient jamais. Il leur fallait un service de vente par correspondance.
Le premier catalogue Transformation allait être du jamais vu. Stephanie voulait les meilleures photos sur papier glacé, des modèles séduisants - hommes et femmes - photographiés dans les tenues les plus féminines. Mais évidemment, elle allait avoir des problèmes.
« Il était difficile de trouver un studio acceptant d'entreprendre un projet aussi inhabituel. Personne n'avait jamais photographié de travestis auparavant, en dehors des studios spécialisés dans le porno. » Nous voulions des photos élégantes qui prouveraient que nos vêtements avaient beaucoup d'allure portés par des travestis.
Nous avons finalement réussi à persuader un studio de Manchester à nous prendre au sérieux et nous ne l'avons pas regretté. Les premières photos étaient époustouflantes et le photographe était étonné du professionnalisme des modèles travestis. Nous utilisons toujours le même studio.
Ensuite, il a fallu trouver un imprimeur pour le catalogue - ainsi que pour les magazines et les premiers numéros de TV Scene. Les employés des imprimeries ne voulaient rien avoir à faire avec des travestis et leurs patrons refusaient de travailler pour Transformation.
Une fois de plus, il a fallu tout le pouvoir de persuasion de Stephanie pour vaincre les préjugés et faire imprimer ses magazines. Elle n'avait cependant pas l'intention de se laisser mener et investit bientôt dans une presse à imprimer Heidelberg.
L'entreprise continuait de se développer. À Manchester, Stephanie ouvrit le premier hôtel du pays exclusivement réservé aux travestis, qui permettait à ceux-ci de se détendre dans un environnement confortable et féminin, tandis que le deuxième magasin Transformation ouvrait ses portes à Londres non loin de la gare de Euston.
Cependant, pour Stephanie, le jalon le plus marquant fut l'ouverture de la Clinique Albany, qui allait être un centre d'excellence où les futurs transsexuels allaient trouver des conseils médicaux et psychologiques sérieux - qui n'existaient pas à l'époque où elle-même en avait tellement besoin.
« Les professionnels du monde médical n'ont qu'une compréhension limitée des transsexuels. J'en ai fait l'expérience. Nous avions un besoin criant d'un centre capable d'offrir des informations et des conseils à nos clients et j'étais ravie d'être en position de le créer.
Les honoraires facturés aux clients n'ont jamais couvert les frais d'exploitation de la Clinique Albany qui a toujours été fortement subventionnée par David. La clinique travaille à perte, mais nous en sommes fiers.
Transformation doit son succès à la qualité de ses services. Stephanie n'accepterait jamais un pis-aller simplement parce que ses clients sont des travestis, une attitude qui allait lui créer les pires ennuis.
Transformation a toujours fait faire ses vêtements pour que ses modèles puissent être portés par des hommes. L'entreprise s'est aussi lancée dans la publication de livres et de magazines pour travestis. Pourquoi pas des vidéos ? Â
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Les seules vidéos existant à l'époque étaient américaines, avec un contenu très sexuel. Il existait une demande pour des films vidéos moins pornos, et plus romancés. Stephanie et Raiko ont donc décidé de produire leurs propres films.
En théorie, c'était peut-être une bonne idée, mais Stephanie s'est retrouvée en conflit avec les autorités qui, cette fois-ci étaient bien décidées à l'avoir...
En résumé...
Keith Hull, cadre d'entreprise, a perdu sa famille, sa carrière et presque tous ses amis lorsqu'il a décidé de devenir Stephanie Ann Lloyd. Mais, avec l'aide de son associé, Raiko Ristic, et l'appui financier d'un homme d'affaires, David Booth, Stephanie réalise son ambition qui est d'ouvrir la première boutique destinée aux travestis en Angleterre.
David et Stephanie tombent amoureux l'un de l'autre et se marient au Sri Lanka le jour de la St Valentin. Ce mariage aurait dû être le début d'une nouvelle vie de femme heureuse. Mais, Stephanie, qui se veut le porte-parole de la communauté des travestis et des transsexuels, ne va pas s'en tirer à si bon compte.
La descente de police fut un vrai choc. La boutique de Manchester, les bureaux de TMC et le domicile de Stephanie ont tous fait l'objet de perquisitions simultanées, au cours d'une opération de police probablement préparée depuis des mois.
Les envahisseurs ont fouillé absolument partout - ils ont même fouillé Stephanie - et ont emporté des caisses de vidéos et de produits pour « continuer leur enquête ». Le cauchemar avait commencé.
Stephanie savait depuis longtemps que les autorités ne s'arrêteraient à rien pour l'obliger à renoncer à ses activités. Son soutien déclaré des travestis et des transsexuels, qu'elles considèrent comme des dépravés, les avait vraiment irritées. Les incidents s'étaient multipliés avec le conseil municipal, qui voulait lui imposer des réglementations concoctées pour elle seule. Stephanie avait toujours résisté et fini par gagner.
Cependant, la descente de police était une autre histoire. Les marchandises saisies lors des perquisitions ont fini par révéler un détail que la police allait exploiter. Certaines cassettes vidéo n'étaient pas accompagnées de documents suffisants - mais le prétexte, lui, était suffisant pour envoyer Stephanie et Raiko en prison sur un chef d'inculpation qui ne méritait guère qu'une amende de 500 Livres.
Le document manquant était un certificat du British Board of Film Classification, l'organisme britannique responsable de la classification des films et cassettes vidéo. Stephanie et Raiko avaient essayé d'économiser sur les frais d'exploitation pour élargir leur gamme de produits. Une économie qu'ils n'allaient pas tarder à regretter. « En y repensant, il fallait être idiots, mais nous n'avions pas réalisé les conséquences de cette omission, » explique Stephanie.
« Le contenu n'était même pas pornographique - Il y avait des films d'information pour les travestis et des histoires romancées qui avaient été publiées sur papier, mais n'avaient jamais été filmées. Les seules vidéos pour travestis existant à l'époque étaient plutôt crues et de mauvais goût.
Nous voulions produire des films de meilleure qualité pour nos clients et les vendre dans nos boutiques à des prix abordables. Ce qui n'aurait pas été possible s'il avait fallu payer les droits exorbitants demandés pour chaque film.
Nous avons donc voulu imiter les autres petits producteurs de films vidéo et éviter les droits. Ceux qui s'étaient fait prendre recevaient une réprimande et une amende - et nous avons supposé que ce serait pareil pour nous. »
« Mais nous avions tort. Au lieu d'une amende de 500 Livres et d'une réprimande du Juge, la société a été condamnée à une amende de 6 000 Livres et les directeurs - Raiko et moi - avons été condamnés à une peine d'un an de prison. Il ne s'agissait plus de justice, mais de revanche. »
Persuadée que tous les travestis sont des homosexuels ou pire, la police avait centré le procès sur les « perversions » des travestis. Condamnée pour encourager les dites perversions, Stephanie fut envoyée dans un centre de détention préventive, avec un groupe de détenues malades mentales.
Le Risley Remand Centre de Warrington - connu sous le nom de Grisly Risley [l'horrible Risley] - est un endroit affreux, mais la partie la plus déprimante et la plus claustrophobie est le sous-sol où Stephanie a été enfermée avec un simple matelas sur le sol et un pot en plastique dans un coin. Cette femme d'affaires intelligente et sophistiquée, qui croyait sortir le soir même avec son mari, après sa comparution devant le tribunal se retrouvait derrière les barreaux avec un groupe de femmes souffrant, pour le moins, d'instabilité mentale.
« Il est difficile de décrire l'horreur de se retrouver enfermée dans cet endroit. J'étais en état de choc, » ajoute-t-elle.
« Ces femmes-là auraient dû être mises dans un hôpital psychiatrique, pas en prison. Une d'entre elles était tellement agressive qu'elle n'avait pas le droit de se servir d'un couteau et d'une fourchette, au cas où elle aurait attaqué quelqu'un. C'était franchement effrayant. »
Stephanie est restée dans cette prison pendant trois jours, les 72 heures les plus longues et les plus horribles de sa vie, avant d'être transférée dans une prison ouverte pour femme, dans la région d'York. Les prisons ouvertes ont souvent la réputation de ressembler à un camp de vacances - parmi ceux qui n'ont jamais eu l'occasion d'y mettre les pieds. La réalité est toute autre.
Stephanie s'est retrouvée à vivre jour et nuit avec des criminelles, des voleuses et des trafiquantes de drogues. Elle n'avait jamais eu le moindre contact avec le monde de la drogue, mais en prison la drogue était partout, de même que la violence et l'intimidation entre détenues. Elle essaya de rester le plus possible à l'écart. Elle était différente des autres, d'une part parce qu'elle était accusée d'un délit mineur qui n'avait fait de tort à personne, mais surtout à cause de son passé. Elle était la seule à avoir changé de sexe.
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« Le pire était de me sentir piégée dans cet endroit et incapable de faire quoique ce soit pour en sortir. Nous avions fait appel, évidemment, mais le processus était très long et je ne pouvais rien faire qu'attendre. Il me fallait donc survivre. Pourtant, bien que l'expérience ait été plutôt douloureuse, cette période de ma vie a compté des moments dont je me souviens avec affection. »
Pendant sa détention, elle travaillait dans un centre pour enfants handicapés, dans la région d'York. Chaque mardi, elle avait le droit de passer la journée avec les enfants - les aidant à faire leurs exercices, leur faisant la lecture et s'efforçant de leur donner un peu de tendresse.
En tant que transsexuelle, Stephanie avait l'habitude de sentir différente des autres. Elle se découvrit une véritable affinité avec ces enfants qui se trouvaient exclus sans l'avoir mérité, une affinité qu'elle n'avait jamais ressentie auparavant. Elle ne les a jamais oublié et, une fois libérée, a continué à travailler comme volontaire pour l'œuvre de charité « Riding for the disabled ».
Il a fallu trois mois pour que son affaire passe en Cour d'appel. Sa libération fut immédiate. Les juges de la Cour d'appel ont trouvé la sentence excessivement dure. Stephanie aurait dû se réjouir, mais son séjour en prison avait sérieusement ébranlé son optimisme. Et, une fois de retour chez elle, elle avait une entreprise à gérer.
« Tout le monde souffre dans un cas comme celui-là . C'était dur pour moi, bien sûr, et pour Raiko dont l'emprisonnement avait été encore plus dur. Mais David avait dû se débrouiller seul pour continuer à gérer l'entreprise, tout en s'inquiétant à mon sujet.
Il a été merveilleux et, sans son dévouement et celui de notre personnel, l'entreprise n'aurait pas survécu. Une fois libérée, j'étais bien décidée à faire ma part. »
Transformation continua de se développer avec l'ouverture de plusieurs autres magasins en Angleterre. Stephanie commençait à gagner la bataille et l'attitude du public envers ses boutiques était plus tolérante. Par contre, en Écosse, elle s'est heurtée à un mur. Les lois écossaises sont différentes des lois anglaises et les législateurs qui portent des kilts et des chemises à volants ne comprennent pas les hommes qui veulent porter des jupes et des chemisiers. La ville de Newcastle-upon-Tyne, sur la frontière, offrait le compromis idéal.
Parallèlement, l'entreprise élargissait son activité de vente par correspondance aux États-Unis et à l'Europe, l'Allemagne en particulier. Lorsqu'elle ne travaillait pas au bureau, Stephanie était sur la route ou dans un avion. Elle avait toujours été un bourreau du travail, mais les mois passés en prison la poussaient à faire encore plus. Cependant, sa santé avait des limites. En 1990, un dimanche soir, après un autre weekend de travail, Stephanie fut victime d'une hémorragie cérébrale qui la laissa paralysée du côté droit. Elle eut la chance de se rétablir complètement après plusieurs mois de rééducation intensive.
« C'était un avertissement que je ne pouvais pas me permettre d'ignorer. Les médecins m'avaient prévenue qu'à ce rythme là , je n'allais pas vivre longtemps et le pauvre David se faisait un sang d'encre. J'ai dû accepter un changement total d'existence.
Nous avons quitté Manchester pour acheter une petite exploitation dans une belle région tranquille du Pays-de-Galles. Je pouvais littéralement me perdre dans la campagne et me promener à journée entière dans les collines, avec David, sans jamais rencontrer âme qui vive.
J'avais aussi le plaisir de vivre avec des animaux. Mes chiens sont toujours restés mes fidèles compagnons et cet environnement leur convenait parfaitement. Nous avons commencé à avoir des moutons et maintenant trois adorables lamas. Il n'y a rien de plus relaxant que de passer ses journées dans les champs avec des animaux. La saison de l'agnelage est une période magique - sans doute celle que je préfère. »
Mais on n'arrête pas aussi facilement un bourreau du travail et même les distractions de la campagne n'allaient pas retenir Stephanie bien longtemps Elle a commencé à se rendre régulièrement au bureau ou à rester en contact par fax ou sur son téléphone portable. Tout cela contre l'avis du docteur et, une fois de plus, le stress se fit sentir.
Au cours des années qui ont suivi, Stephanie a souffert deux autres hémorragies cérébrales. Elle s'est remise à chaque fois, mais la dernière l'a laissée avec une vision réduite. Elle a conscience que sa chance pourrait ne pas durer.
« Je sais bien que je devrais ralentir, tout le monde me le dit. Mais nous avons fait d'énormes progrès en un temps relativement court et il reste encore beaucoup à faire. Le problème, c'est que j'adore mon travail et que je n'ai pas envie de m'arrêter. Quand je regarde en arrière, quand je pense à nos débuts et aux batailles qu'il a fallu livrer, je suis fière de cette réussite.
La croissance de Transformation est étonnante. Nous avons maintenant quatre boutiques dans de grandes villes anglaises. Parallèlement, nos services de vente par correspondance et notre site web nous permettent de travailler avec des clients du monde entier.
La Clinique Albany a aidé des dizaines de personnes à accepter leur transsexualisme et les a guidés dans leur parcours vers un changement de sexe. Elle offre des conseils aux travestis, qui confondent leur sentiment de culpabilité avec le transsexualisme, pour les aider à comprendre qu'ils peuvent apprendre à apprécier leur féminité sans intervention chirurgicale. »
La plus grande réussite de Transformation reste cependant d'avoir été une des premières à défendre la cause des travestis. Avant Transformation, il n'existait aucune boutique spécialisée de ce type au Royaume-Uni, aucun endroit où les travestis pouvaient aller essayer une jupe, sans parler de pouvoir s'habiller en femme et de pouvoir passer plusieurs heures à se familiariser avec leur nouvelle apparence.
Manchester ne voulait pas de nous et l'ouverture du magasin Transformation de Birmingham a provoqué un véritable tollé dans les journaux du soir. À la fin des années 1980, il n'y a donc pas si longtemps, les travestis étaient considérés comme des dépravés par les gens des Midlands. Stephanie leur a montré à quel point ils avaient tort. Ils voient maintenant le travestisme comme une excentricité plutôt qu'une forme de dépravation. Les magazines féminins et la télévision présentent ouvertement des travestis.
La seule personne que vous n'y verrez pas, c'est Stephanie. Après avoir passé des années à faire campagne sous les feux des médias, elle préfère laisser ce rôle à d'autres.
« Je l'ai fait parce que je m'y suis sentie obligée, parce que personne d'autre n'allait le faire. Le travestisme était une chose honteuse et la société ne s'inquiétait pas de ce qu'éprouvaient les travestis. Quant aux transsexuels, ils étaient considérés comme des bizarreries de la nature que tout le monde préférait ignorer.
Dieu merci, nous n'en sommes plus là . Je continue à lutter sur des points de législation ridicules, comme celui qui m'empêche d'être l'épouse légale de mon mari, mais je le fais en coulisse. Je veux vivre tranquille.»
Stephanie a eu plus que sa part de difficultés. Qui aurait pu prédire que le directeur du marketing promis à une brillante carrière allait se retrouver quelques années plus tard dans une prison pour femmes? Cela dit, qui aurait pu prédire qu'elle trouverait un mari pour l'aimer et la protéger, qu'elle allait faire de son entreprise une société internationale, qu'elle allait triompher d'obstacles mis en place depuis des siècles, ou qu'elle aiderait un jour un petit agneau à venir au monde?
C'est une vie bien remplie. Seul le temps nous dira si son rêve d'une existence tranquille est le seul fantasme dont Transformation ne puisse faire une réalité.
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